Aux origines des Éditions de l’École française d’Athènes

Introduction

Les éléments historiques présentés dans les paragraphes qui suivent sont entièrement tirés de l’ouvrage de Georges Radet, L’Histoire et l’œuvre de l’École française d’Athènes, publié en 1901. Ils en reprennent les informations, la chronologie et, dans une certaine mesure, la manière de raconter les premières décennies de l’École. Ils n’ont donc pas vocation à remplacer l’ouvrage, mais à en proposer une lecture centrée sur une question particulière : « comment l’École s’est progressivement dotée de moyens pour publier et diffuser les résultats des recherches de ses membres ». Pour les circonstances précises, les acteurs, les correspondances citées et les débats administratifs ou scientifiques qui accompagnent cette histoire, on se reportera directement au livre de Radet, qui fournit un récit beaucoup plus développé. Radet lui-même souligne, lorsqu’il dresse le bilan des cinquante premières années de l’institution, que la production scientifique de l’École est devenue si considérable qu’une simple bibliographie de ses travaux nécessiterait à elle seule un volume (Radet, p. 379).

Avant les collections : comment publier les travaux de l’École ?

La question de la publication se pose très tôt dans l’histoire de l’École. Dans ses premières décennies, celle-ci ne dispose pourtant d’aucun véritable organe éditorial. Entre 1850 et 1856, les mémoires des membres trouvent place dans les Archives des Missions ; lorsque ce recueil disparaît, la question de leur diffusion redevient urgente. Les solutions disponibles, le Moniteur, le Journal de l’Instruction publique ou d’autres périodiques, permettent de signaler des résultats et de publier des comptes rendus, mais elles conviennent mal aux exigences propres aux travaux archéologiques, notamment à l’édition des inscriptions. Pour Radet, le problème est déjà clairement posé : « une institution scientifique installée à Athènes doit disposer d’un instrument de publication adapté à la nature de ses recherches » (Radet, p. 139-140).

L’idée d’un recueil propre à l’École est ainsi défendue dès la fin des années 1850. Un projet est même arrêté en principe en mai 1860. Son titre reste à déterminer : Travaux de l’École française d’Athènes ou Annales de l’École française d’Athènes. Un comité de rédaction est envisagé, réunissant des spécialistes de l’art, de l’archéologie, de l’épigraphie, de l’esthétique, de la littérature, de l’histoire et de la géographie. Le projet s’enlise toutefois dans les discussions entre la direction de l’École, l’administration et l’Académie. Les Archives des Missions sont finalement rétablies en 1864 et l’École renonce provisoirement à son propre recueil. Radet insiste sur les conséquences de cet échec : « certains mémoires paraissent avec plusieurs années de retard, d’autres restent inédits, alors qu’une publication plus rapide aurait permis de mieux faire connaître les résultats des recherches athéniennes » (Radet, p. 140).

Publier aussi l’image et la restitution des monuments

La nécessité de publier ne concerne pas seulement les textes. Radet rappelle qu’Amédée Daveluy souhaitait également faire connaître les travaux graphiques des architectes accueillis à Athènes. Dès 1853, il propose la publication des restaurations du Parthénon, de l’Érechthéion, des Propylées, du Théséion ou encore du temple d’Aphaia à Égine. De tels ensembles auraient constitué, selon lui, à la fois une présentation remarquable de l’architecture grecque au monde savant et un service rendu à l’École. Le projet annonce une dimension qui restera essentielle dans les publications archéologiques : « le texte scientifique ne suffit pas ; plans, relevés, restitutions, dessins et, plus tard, photographies constituent une part à part entière de la démonstration » (Radet, p. 141-142).

Le premier Bulletin de l’École française d’Athènes

Un premier pas est accompli sous la direction d’Émile Burnouf. Celui-ci imagine un périodique imprimé à Athènes qui ne serait plus constitué de longs mémoires, mais rendrait compte rapidement des découvertes et des recherches en cours. Radet juge l’idée excellente : elle doit permettre de diffuser les « trouvailles fraîches », de donner une visibilité régulière à l’activité de l’École et d’en faire un véritable centre de recherche et de « publicité savante ». Les moyens restent toutefois très limités. « Burnouf demande 2 000 francs pour produire chaque année vingt-cinq à trente feuilles tirées à cinq cents exemplaires ; il n'en obtient que 600 » (Radet, p. 160).

Le Bulletin de l’École française d’Athènes qui naît de cette initiative reste une expérience fragile. Douze livraisons paraissent entre juillet 1868 et novembre 1871. Radet en donne un jugement sévère : présentation matérielle médiocre, typographie imparfaite, ligne scientifique insuffisamment maîtrisée. Mais il lui reconnaît la valeur d’un précédent. Avec les fouilles de Santorin et de Délos, ce premier Bulletin est à ses yeux l’une des rares entreprises scientifiques institutionnelles arrivées à maturité pendant ces années. Surtout, il constitue « le prototype imparfait d’un périodique que le futur Bulletin de Correspondance hellénique transformera profondément » (Radet, p. 160-161).

Albert Dumont et la naissance d’un véritable dispositif éditorial

Le tournant décisif intervient avec Albert Dumont. Lorsqu’il prend la direction de l’École, il ne conçoit plus seulement la publication comme un moyen de conserver les résultats obtenus : elle doit devenir l’un des instruments du fonctionnement scientifique de l’institution. Les recherches récentes doivent être communiquées, discutées et rapidement portées à la connaissance du monde savant. Dans le contexte de la création de l’Institut archéologique allemand d’Athènes et de sa propre revue, Dumont entend donner à l’École française une organisation originale. Son projet associe des séances scientifiques, un réseau de correspondants dans l’Orient hellénique et un périodique capable de recueillir et de diffuser leurs informations (Radet, p. 183-184).

L’Institut de Correspondance hellénique est ainsi conçu comme un réseau scientifique autant que comme une institution athénienne. Il doit recevoir les correspondances venues de l’ensemble du monde grec, rendre compte des ouvrages concernant l’Orient hellénique et réunir les faits intéressant l’histoire, la langue et les antiquités grecques. La revue doit ensuite porter ces informations à la connaissance de l’Occident. Le projet se veut également franco-grec : les séances comme les contributions peuvent être en français ou en grec. À travers ce dispositif, Dumont ne cherche donc pas seulement à créer une nouvelle publication ; il organise un système de « collecte, de sélection, de discussion et de circulation de l’information scientifique » (Radet, p. 184-186).

Le Bulletin de Correspondance hellénique : publier vite et publier exactement

Le programme éditorial exposé par Dumont est particulièrement net. Le futur périodique doit privilégier les faits et les monuments nouveaux plutôt que les longues études générales. Les communications doivent être simples, précises et fondées sur des observations sûres. Radet insiste sur cette exigence d’exactitude : apprendre à ne publier que ce qui peut être établi solidement constitue en soi une discipline scientifique. La publication n’intervient donc plus seulement au terme de la recherche ; « elle contribue à déterminer la manière même dont les membres observent, enregistrent et vérifient leurs découvertes » (Radet, p. 184-185).

La mise en œuvre n’est pas immédiate. Les premiers numéros posent des problèmes très concrets : il manque notamment à Athènes les caractères typographiques nécessaires à l’impression des inscriptions. Radet décrit Dumont relisant les articles, corrigeant les épreuves, pressant l’imprimeur, demandant en France des caractères, surveillant les planches, le papier, le titre et jusqu’à la couverture du périodique. À la fin de janvier 1877, le premier numéro sort enfin de l’imprimerie. Cet épisode rappelle que l’histoire des publications de l’École est aussi « une histoire matérielle de l’édition scientifique, faite de typographie, d’illustrations, d’épreuves, d’imprimeurs et de contraintes de fabrication » (Radet, p. 190).

Le Bulletin de Correspondance hellénique trouve rapidement sa place. Radet souligne notamment l'importance accordée, dans ses premières livraisons, aux savants grecs et à l’usage conjoint du français et du grec. Mais il insiste surtout sur les conséquences de cette création pour l’École elle-même. La préparation et la correction des fascicules deviennent un exercice scientifique pour ses membres. Vingt-cinq ans plus tard, Radet estime que la vie savante de l’École s’est progressivement organisée autour du Bulletin, qui est devenu à la fois un lieu de publication, un instrument de travail et un élément structurant de la formation des chercheurs (Radet, p. 191).

Deux formes complémentaires : le Bulletin et la Bibliothèque

Parallèlement au Bulletin, Albert Dumont travaille à la création de la Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome. Radet montre très clairement que les deux entreprises correspondent à deux besoins éditoriaux différents. Le Bulletin est destiné aux faits nouveaux, aux découvertes et aux informations rapidement diffusées ; la Bibliothèque doit accueillir les mémoires, c’est-à-dire des travaux plus étendus. Dumont lui-même défend cette distinction lorsqu’on lui reproche un possible double emploi entre les deux publications : « La Bibliothèque publie des mémoires ; nous publions des faits, des découvertes, des analyses sommaires de livres » (Radet, p. 187).

La création de la Bibliothèque nécessite également l’inscription d’un véritable crédit de publications au budget de l’École. En octobre 1875, Dumont adresse au ministre une demande accompagnée d’un devis. Il doit ensuite négocier les modalités de l’entreprise commune avec l’École française de Rome, jusqu’au choix même du titre. La Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome est finalement instituée par le décret du 26 novembre 1874 ; Radet attribue cependant sa réalisation effective à la persévérance de Dumont. En quelques années se met ainsi en place une architecture éditoriale dont le principe est déjà très moderne : « un périodique pour faire circuler rapidement l’information scientifique et une collection de volumes pour développer les recherches de plus grande ampleur » (Radet, p. 192-193).

Publier pour former les chercheurs

Chez Radet, l’une des idées les plus fortes est que ces publications ne sont pas seulement destinées à un public extérieur. Elles participent directement à la formation des membres de l’École. Sous Dumont, puis sous Paul Foucart, le Bulletin devient un lieu d’apprentissage : au retour d’un voyage, les carnets sont examinés, les documents importants repérés et les jeunes chercheurs incités à publier rapidement les résultats les plus significatifs. La rédaction, la vérification et l’édition obligent à ordonner l’observation et à transformer les matériaux recueillis sur le terrain en connaissances transmissibles. La publication fait ainsi partie intégrante du travail scientifique (Radet, p. 191 et 212).

Radet n’en donne cependant pas une histoire purement triomphale. Il reproche notamment à la période Foucart d’avoir accordé une place excessive à l’épigraphie et d’avoir parfois transformé le Bulletin en une succession trop sèche de documents, au détriment des relations de voyage, de la topographie, de la géographie ou de l’archéologie. Sa critique est révélatrice d’un débat éditorial qui traverse déjà l’histoire de l’École : faut-il publier prioritairement le document brut ou restituer le contexte dans lequel celui-ci a été découvert ? Radet défend la seconde solution. À ses yeux, une inscription ou un monument perd une partie de sa valeur scientifique lorsqu’il est isolé du paysage, du site et des circonstances de sa découverte ; la publication doit donc rendre au document son « atmosphère » et l’inscrire dans une démonstration plus large (Radet, p. 212-214).

Une activité éditoriale devenue inséparable de l’œuvre scientifique de l’École

Lorsqu’il dresse en 1901 le bilan du premier demi-siècle de l’École, Radet constate que sa production est devenue trop abondante pour qu’il puisse en établir un inventaire complet. Il choisit donc d’en présenter les grandes directions : sciences géographiques ; histoire et chronologie ; épigraphie ; archéologie ; numismatique et métrologie ; philologie classique et néo-grecque ; études byzantines. Cette organisation montre combien, en quelques décennies, l’activité de publication s’est confondue avec le développement même des disciplines pratiquées à l’École. Les voyages, les relevés, les fouilles et les découvertes n’acquièrent durablement leur place dans la connaissance scientifique qu’à travers leur transformation en articles, mémoires, catalogues, corpus et ouvrages (Radet, p. 379-406).

Ainsi, les Éditions de l’École française d’Athènes ne naissent pas d’une décision unique. Elles sont l’aboutissement progressif d’un besoin apparu avec les premiers travaux de l’École : disposer des instruments permettant de conserver, vérifier, organiser et diffuser les résultats de la recherche. Des mémoires publiés dans les Archives des Missions au premier Bulletin de l’École française d’Athènes, puis du Bulletin de Correspondance hellénique à la Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, se met en place au XIXᵉ siècle un dispositif éditorial qui devient progressivement l’un des instruments essentiels de l’activité scientifique de l’établissement.


Révision #1
Créé 2026-09-10 16:42:03 EEST par Bertrand Grandsagne
Mis à jour 2026-09-10 16:51:47 EEST par Bertrand Grandsagne